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Le verre perdu

Le verre perdu8ème au concours de nouvelles de Thouaré sur loire dont le thème était "Autour d'un verre"
- Regardez ce que j’ai trouvé ? lança l’agent à son lieutenant.
Ce dernier resté au bord de la scène de crime, jeta un coup d’œil sur l’objet déjà ensaché.

- Un verre de lunettes ? Hum, bien joué ! Reste à découvrir son frère jumeau.
Puis, il détourna son regard vers le corps de la jeune femme non loin du meuble bas où s’était glissé le verre. Alors il imagina la scène : Elle se débat, lui arrache ses lunettes, il tente de les reprendre, elle tombe en arrière, se cogne la tête contre la table basse, le verre se détache de la monture et fuit sous ce meuble lourd, comme un témoin apeuré. Alors il tente de la ranimer afin de mieux profiter de son plaisir de violeur, mais la mare de sang se déploie très vite, absorbée aussitôt par le tapis IKEA. L’homme (est-ce un homme d’ailleurs) se rend compte de la mort de la jeune femme, panique, reprend sa monture et s’enfuit. Il ne se rend pas compte qu’il manque un verre et bien évidemment ne s’avisera pas de revenir le chercher. Ce meuble ancien retapé sur lequel trône une photo des parents de la victime, un téléphone fixe, trois lettres non ouvertes toutes à son nom, dont une recommandée, une montre, un livre… Les objets de la vie courante comme on dit, songea-t-il.
Le lieutenant Lacouture sort de sa rêverie morbide à l’instant où une policière toute de blanc vêtue lui tend un passeport.

- Hum, ah oui merci Isabelle. Vous savez que le port de la charlotte vous va comme… une charlotte ?

- Au lieu de vous moquer de moi, mettez-en une et rejoignez-nous ? Bon voilà l’identité de la victime, pour celle de l’assassin c’est votre affaire.
Il sourit à cette petite pique et ouvrit la première page du document. Paula Ralmer d’origine hollandaise, 1m78, 27 ans, blonde, fine, belle et… ne porte pas de lunettes.

- Quel gâchis, si je tenais ce salopard ! songea-t-il.

- On m’a appelé, mais j’étais absent, c’est vous le policier ?
L’homme, la cinquantaine bien passée, la face rougeaude et les lèvres épaisses, scrutait le visage du jeune policier comme un joueur de foot tombe sur la couverture d’un livre de la pléiade : c’est lisse, c’est beau, bien fait mais à quoi ça sert ?

- Oui, votre voisine est morte assassinée, sans doute hier soir ou ce matin, on le saura bientôt. C’est une de ses amies qui a découvert le corps et comme vous êtes son plus proche voisin, je me demandais si vous aviez entendu quelque chose… monsieur Borain ?
L’homme tenta de tourner la tête pour apercevoir sa voisine, mais un policier la recouvrit d’un drap avant de préparer le sac de transport.

- Ben, ça fait un choc, mais moi j’là voyais pas beaucoup, c’est qu’je me lève tôt, pas…

- Pas comme elle, c’est ça…

- Ouais, enfin j’veux pas dire qu’elle ne faisait rien, mais c’est pas pareil…

- Hum, pas pareil… Bien sûr. Il feuilletait toujours le passeport, puis s’arrêta sur une page. Monsieur Borain, vous pouvez me lire cela.
Les mains calleuses de l’ouvrier saisirent le livret et il l’approcha de son visage, puis cligna des yeux et l’éloigna promptement.

- Ben c’est écrit petit et en plus j’ai oublié mes lunettes au boulot, alors.

- Eh oui c’est dommage, où achetez-vous vos lunettes, Monsieur Borain.

- Ben chez l’opticien au bout de la rue…

Le bout de la rue donnait sur une zone commerciale peu attirante. Le quartier était modeste, mais propre et calme. Le lieutenant Lacouture poussa la porte du magasin et une jeune femme sortit de l’atelier tenant une boîte orange en main. Elle le salua d’un large sourire et l’invita à s’asseoir. En quelques mots, le policier lui expliqua la raison de sa venue et du meurtre commis quelques jours plus tôt. Le verre avait été analysé, mais les traces ADN étaient inconnues. Le policier tenta un raccourci discret en tendant le verre pour une première analyse.
L’opticienne s’empara du verre et le regarda rapidement avant de le diriger vers un spot du plafond.

- Vous êtes aussi voyante ?

- Oui, je vois des repères que vous n’auriez même pas deviné, mais mes dons de voyance s’arrête là, fit-elle un sourire en coin. Il s’agit d’un verre progressif de chez Hoya avec une addition de 1.50, il est fabriqué avec une matière très robuste l’Eyas, et bénéficie du dernier traitement Blue control, la personne est hypermétrope… assez fortement, j’irai mesurer sur mon frontofocomètre pour être plus précise, de plus c’est un verre rainuré et c’est sans doute pour cela qu’il s’est détaché aussi facilement durant l’agression.
- Je suis très impressionné mais… rainuré, c'est-à-dire ?

Elle se leva et saisit une monture fine coupée à moitié.

- Voilà une monture dite « Nylor », en bas le verre est maintenu par un fil en nylon, comme un fil de pêche.

- Ah je vois… et pourriez-vous, sans trahir le secret médical, si ce verre correspond au dossier de Monsieur Borain ? Il accompagna sa demande de son plus beau sourire.

- Pour vous je vais vérifier. Elle tapota quelques touches sur son clavier et scruta l’écran. Ce n’est pas votre homme lieutenant, les puissances ne correspondent pas en vision de loin et en plus il a une addition de 2.00 dioptries.

- Addition ?

- Oui c’est la valeur de près que l’on ajoute à celle de loin pour permettre la lecture. Tenez, on verra mieux sous cette lampe UV. L’homme se pencha et effectivement des gravures apparurent en surimpression.

- Vous êtes une magicienne.

- Voyante, magicienne et bientôt policière ?

Décidemment cette personne était pleine de répartie et d’une compétence qui le bluffa. Comment en une analyse aussi rapide était-elle parvenue à de tels résultats. Deux minutes plus tard, elle rapporta un ticket avec une formule mathématique inscrite dessus.
- + 1,75 (+1.50) 96° add 1.50 voilà la correction. La personne à entre 42 et 48 ans, la forme du verre est plutôt… Elle s’arrêta la bouche entrouverte.

- Oui qu’avez-vous ?

- Cette forme correspond à des montures que l’on a reçues récemment, je me demande… Elle se leva et il la suivit aussitôt. Elle ouvrit un tiroir puis deux et s’empara d’un modèle. Elle juxtaposa le verre sur le gabarit de la monture et…

- Bingo !

A cet instant la porte s’ouvrit et le facteur déposa quelques lettres sur le comptoir puis ressortit.

- Merci Denis.

- Vous voyez, reprit-elle, le Blue Control est un traitement récent que je propose depuis huit à dix mois environ et la forme est plutôt New Vintage, vous voyez ?

- Euh si vous le dites, moi je vois une forme qui mange plutôt la face de la personne.

- Exactement, on revient à ce que nos grands-parents portaient jadis et je n’en ai pas vendu énormément.

Le policier sentait monter en lui l’adrénaline des moments intenses, celui ou une conclusion heureuse allait se faire jour.

- Vous pourriez trouver le nom de cet homme ?

- Ou de cette femme, on en vend aussi pour celles qui veulent se distinguer. Je vais chercher dans mon logiciel à quand remonte les ventes de ce modèle. Le policier prit sa chaise et se porta derrière la jeune opticienne qu’il admirait de plus en plus et pas uniquement pour sa plastique. Voilà, continua-t-elle, j’inscris le code à six chiffres et… hop ! Trois dates de sortie pour ce modèle, deux cette année et une l’an passé, il y a six mois environ.
Le lieutenant se frotta le menton et fit crisser sa barbe de quatre jours.

- Et comment allez-vous parvenir à trouver à qui vous les avez vendues ?

Elle quitta la page après avoir noté les trois dates sur un post-it.
Elle se retourna vers lui, jugea qu’il était trop près d’elle, mais se garda bien de le lui dire car elle le trouvait beau gosse, et qu’il n’avait pas du tout des manières de flic. Lui admirait ces longs cheveux noirs qui coulaient sur ces épaules et surtout son professionnalisme. Pourquoi se perdre sur internet lorsqu’on peut bénéficier de compétences au coin de sa rue.

- Je vais faire une recherche par jour de vente. Voici la première fiche qui arrive. Elle s’éloigna vers l’imprimante et sorti un listing d’une dizaine de noms, puis changea de date et à nouveau une liste de cinq noms et enfin un dernier de trois noms. Voilà, on va les faire une par une et on trouvera facilement. C’est ce qu’ils firent et à la septième vérification, elle faillit s’étouffer.

- Oh mon Dieu, c’est pas vrai ! Elle plaça ses mains devant sa bouche, geste qui la rendit d’un coup plus fragile et l’emplit de doutes.
Le lieutenant lui posa la main sur l’épaule afin de la rassurer puis regarda l’écran. Un nom lui apparu, une adresse, un numéro de téléphone et même une adresse mail. Puis, il descendit son regard vers la formule de sa correction qui correspondait exactement à celle du ticket de l’opticienne. Il aurait voulu l’embrasser, mais à l’instant des larmes coulèrent des joues de la jeune femme. Alors elle s’abandonna dans les bras du jeune policier qui ne songea plus à l’affaire mais à la douleur de celle qui venait de mener l’enquête à sa place. Elle releva son visage et sans mot dire, tendit le bras vers le comptoir.
Le policier comprit tout de suite et sortit un sac plastique. Il enfourna les objets à analyser et retourna aussitôt vers la jeune femme.

- Fermez votre magasin, je vais vous raccompagner chez vous.
Elle hocha la tête tout en essuyant d’un revers de main sa joue humide. Le policier sortit précipitamment et saisit son portable. La fiche du suspect en mains il annonça une série d’ordres. Il envoya une équipe à son domicile, puis ordonna à une autre de boucler le quartier où il se trouvait. Au bout de dix minutes et alors qu’il marchait sur ce trottoir, il préféra faire demi-tour et laisser ses hommes se débrouiller sans lui. Son instinct lui intima le devoir de retourner voir l’opticienne. Elle s’apprêtait effectivement à baisser le rideau lorsqu’il se planta devant sa porte. La pluie venait de s’inviter depuis quelques minutes et son blouson luisait sous les gouttes.

- Alors vous l’avez trouvé ?

- C’est une affaire de quelques heures, il ne peut aller bien loin.
Elle ferma la porte derrière lui et s’affala dans un fauteuil rouge destiné à la clientèle. Le policier prit place à ses côtés.

- Quand je pense qu’il vient tous les jours ici et que cela aurait pu être moi ! Elle rejeta sa tête en arrière et souffla. Son visage restait beau malgré la douleur.

- Oui, lorsqu’on veut plaisanter et dénoncer l’assassin d’un roman policier à celui qui le lit, on dit souvent « C’est le facteur ! » Sauf qu’en l’occurrence c’est sans doute lui, il leva le sac contenant le courrier du magasin portant l’ADN du facteur, et a profité de lui faire signer une lettre recommandée pour entrer chez elle.
Elle le gratifia d’un sourire timide malgré le choc ressenti et lui prit la main et elle se laissa faire.

- Je m’appelle Frédéric et vous ?

- Claire.

- C’est bien Claire pour une opticienne, Claire vous m’avez beaucoup aidé à démasquer cet homme et m’avez démontré qu’un verre de lunettes était plus complexe qu’on pouvait le penser, alors si vous n’y voyez pas d’inconvénients, c’est moi qui souhaite à présent, vous offrir un verre… celui de l’amitié.